Les cartes géographiques et les outils de gestion

L’outil de gestion, omniprésent dans les organisations et dans la vie quotidienne des managers, est pourtant un objet difficile à saisir. Pour cela, nous avons utilisé dans nos recherches la métaphore de la carte géographique[1]. En effet, tout comme la carte est une médiation entre un voyageur et son territoire, l’outil de gestion est une médiation entre un individu et son entreprise. Comme le voyageur en territoire inconnu muni d’une carte, le manager ne passe pas son temps à explorer les moindres recoins de l’organisation avant d’arriver à se repérer : les outils sont là pour lui donner des repères. L’organigramme l’aidera à trouver les bonnes personnes ; le budget l’aidera à situer où sont les ressources ; la cartographie des processus lui permettra de suivre le parcours d’un input en un output. L’infinie complexité du territoire organisationnel est simplifiée à quelques catégories, quelques repères qui permettent au manager de réfléchir, de décider et d’agir plus efficacement. De là découlent les avantages liés à l’utilisation des instruments de gestion dans les organisations : comme les cartes, ils sont outils de communication, de transmission de connaissance, de mémoire, et d’action.

Tout irait pour le mieux si les outils représentaient de manière « parfaite » l’activité qu’ils sont censés représenter. Or, cela serait aussi absurde que de demander à une carte de représenter un territoire à l’échelle 1 :1. La parfaite représentation n’existe pas, ce qui engendre plusieurs conséquences pour les chercheurs et les managers.

Tout d’abord, les cartes ne sont pas, contrairement à une idée répandue, objectives. Les cartes géographiques ne représentent pas seulement l’espace (comme une carte de France) : il y en qui représentent des phénomènes, des répartitions, des processus (des mouvements saisonniers de population) ; d’autres représentent des réalités invisibles et non physiques (des croyances religieuses) ; d’autres décrivent des territoires purement imaginaires (la Terre du Milieu de Tolkien). Ainsi, les cartes choisissent une certaine représentation du territoire : de même, les outils de gestion reflètent une manière particulière de voir l’organisation. Par exemple, certains auteurs ont montré qu’ils sont marqués culturellement et ne reflètent pas la même conception de la gestion et de l’efficacité en Asie et en Europe.

Ensuite, cela pose la question de la confiance que l’on peut leur accorder. Avant les satellites, les explorateurs devaient faire confiance à des cartes souvent fausses ou incomplètes, causant d’innombrables naufrages. Les gestionnaires d’aujourd’hui sont comparables aux navigateurs d’hier : ils explorent l’organisation et son environnement avec des cartes incomplètes et souvent inexactes. De mauvais indicateurs, des mauvaises informations, des mauvais paramètres de décision égarent les managers. De plus, pour le moment, beaucoup de zones d’ombres et de territoires inconnus de l’organisation n’ont pas été « répertoriés ». Notamment, il est bien connu que les outils capturent plus aisément les aspects quantitatifs de l’activité, ignorant ses aspects qualitatifs, dynamiques et processuels.

Bien d’autres questions de recherche sur les outils de gestion peuvent être soulevées en filant cette métaphore cartographique : quelle est la bonne échelle de l’outil de gestion ? quel design, quel visuel choisir ? et qui conçoit ces outils ? Enfin, il conviendrait de se demander si les outils de gestion, comme les cartes, sont toujours bien nécessaires. Le voyageur expérimenté sait qu’il doit laisser place à la découverte, aux pérégrinations, aux rêveries, et aux surprises, tout en gardant en vue son objectif final. N’est-ce pas là ce que l’on attend d’un manager talentueux ?

Martineau R. (2015), « La carte, le territoire et les outils de gestion », Gérer et Comprendre, juin, n°120, p.47-57.

Auteur: 
Régis Martineau